Tsai, la Merkel de Taïwan, défie Pékin

La tempête menace à nouveau les eaux agitées du détroit de Formose. Après huit ans de rapprochement historique avec Pékin, Taïwan s’apprête à reprendre le large, au risque de déclencher la colère de la « Chine rouge » du président Xi Jinping. Si les sondages disent vrai, l’île rebelle devrait ramener aux affaires les partisans de l’indépendance, lors d’une élection présidentielle lourde d’enjeux pour l’Asie du Nord-Est, ce samedi 16 janvier. Tsai Ing-wen, la candidate du Parti démocratique progressiste (DPP), fait la course en tête avec pour programme de remettre en cause la politique d’intégration économique avec le continent, mise en place par le président sortant Ma Ying-jeou, du parti Kuomintang (KMT).

Sous ses lunettes de technocrate, cette juriste à la coupe de cheveux sage affiche une calme détermination. Celle que certains surnomment déjà « l’Angela Merkel » d’Asie pourrait devenir le nouveau cauchemar du Parti communiste chinois. Les enquêtes d’opinion lui donnent une confortable avance face à son rival nationaliste du KMT, Eric Chu. Formée à la London School of Economics, Tsai n’est pas une héritière et a gravi tous les échelons politiques à force d’abnégation. Sa victoire serait un camouflet pour le président Xi, qui a volé au secours du KMT en offrant une poignée de main historique au président sortant Ma, en novembre, à Singapour. Un geste sans précédent visant à rappeler aux électeurs taiwanais que leur avenir passe par une union toujours plus étroite avec la Chine continentale.

« Seule une opinion publique majoritaire peut décider de l’avenir de Taïwan », avait répliqué Tsai à l’appel du pied du nouveau timonier, rappelant le caractère démocratique de l’île au maître du parti unique. « Sa victoire sonnerait comme un défi pour le président Xi, mais également pour l’écrasante majorité de la population de Chine continentale. Il sera très difficile de poursuivre la coopération », explique au Point.fr Xin Qiang, professeur à l’Université Fudan, à Shanghai. Un signal de défiance qui pourrait déclencher une réplique ferme à l’heure où le président Xi orchestre une vigoureuse reprise en main idéologique, étouffant toute voix contestataire. Cette semaine, deux nouveaux avocats et défenseurs des droits de l’homme, mis au secret, ont été inculpés pour « subversion », ce qui les menace de la prison à vie. Le mois dernier, la Chine a expulsé la journaliste française Ursula Gauthier, pour un article « diffamant la politique chinoise » au Xinjiang, autre « frontière » sensible de l’Empire rouge.

Ligne pragmatique

La façon dont Pékin traitera l’île en cas de retour des indépendantistes sera scrutée par les chancelleries de la région et Washington, qui protège toujours militairement l’île. Déjà, Pékin a accentué la pression en réduisant drastiquement le nombre de groupe de touristes chinois depuis un mois, dont l’activité pèse jusqu’à 2 % du PIB taiwanais. En attendant d’autres mesures comme la suspension possible de l’accord-cadre de coopération économique négocié par Ma, voire de certains vols commerciaux, selon Xin.

Les difficultés économiques et sociales, marquées par une récession au dernier trimestre et le chômage des jeunes à 13 %, dominent la campagne présidentielle de la sixième économie d’Asie. Mais là encore, l’ombre de la Chine plane. Car le ralentissement de la seconde économie mondiale pèse lourdement sur l’industrie taiwanaise, qui a fortement délocalisé sur le continent. En 2015, les exportations vers la Chine se sont effondrées de 20 % et les perspectives incertaines du géant asiatique poussent l’ancienne Formose à réduire sa dépendance. Tsai veut rééquilibrer l’économie de l’île en se rapprochant de son ancien maître colonial, le Japon, ou du protecteur américain en rejoignant le Partenariat transpacifique (TPP). L’inclusion dans cette nouvelle zone de libre échange lancée par Washington pour contrer Pékin dans la région fait figure de chiffon rouge pour les dirigeants chinois.

Néanmoins, Tsai est une modérée au sein de son propre parti et devrait adopter une ligne plus pragmatique que l’ancien président indépendantiste Chen Shui-ban, qui avait voulu couper tous les ponts avec le continent lors de son mandat achevé en 2008, et entaché d’un scandale de corruption. Pour Pékin, le critère-clé sera le respect du principe « d’une seule Chine », comme défini lors d’une percée historique en 1992. « Si elle se montre modérée, la Chine réagira positivement. Sinon, on se montrera dur », prévient le professeur Xin.

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